POURQUOI LES FEMMES ÉCONOMISTES SONT-ELLES SI PEU NOMBREUSES ? FINANCES

Dans le monde, seulement 19 % des économistes sont des femmes. Discriminées pendant leurs études et insultée par la discipline elle-même, comment les femmes peuvent-elles se faire une place dans un domaine pensé par et pour les hommes ?

Adam Smith, John Keynes, Gary Becker, John Stuart Mill… Lorsque qu’on cherche « principaux économistes » sur Google, les articles s’accordent. Que ce soit le top 10 de L’Écho ou celui de Challenges, tous ne présentent que des hommes. Alors, où sont les femmes ? C’est la question que se sont posées Anne Boring, titulaire de la chaire Women in business de Sciences Po Paris et Soledad Zignago, économiste à la Banque de France. Leur interrogation naît suite à la lecture de la thèse d’Alice Wu, publiée en août 2017. L’étudiante américaine y expose les commentaires sexistes subis par les femmes économistes sur un forum américain dédié à ce métier. En 2018, Anne Boring et Soledad Zignago publient à leur tour leurs recherches sur le blog de la Banque de France. Parmi les économistes mondiaux, seules 19% sont des femmes.

Dès les études, une discrimination sous-jacente

« Quand j’étais étudiante, je ne me souviens d’aucune femme économiste dans mes manuels », se remémore Audrey*, économiste. « Aujourd’hui, il y a davantage de cheffes économistes qui occupent des postes importants. C’est le cas par exemple à l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), à la banque mondiale ou au FMI (Fonds monétaire international). Les femmes économistes existent, c’est juste qu’elles sont moins médiatisées. » Étudiante, elle avait peu d’enseignantes et aucun modèle de femmes économiste à qui elle pouvait s’identifier. Difficile dans ce contexte de se sentir légitime.

Pierre Philippe Combes, Clément Bosquet et Cécilia Garcia-Peñalosa, chercheur·euses affilié·es à Science Po Paris ont analysé des promotions universitaires en économie. À l’origine de leurs recherches, une question : « Pourquoi les femmes occupent-elles moins de postes à responsabilité ? ». Ils remarquent que les inégalités de genre dans les promotions d’étudiant·es en économie ne se situent pas au moment du concours, mais des candidatures. »Pour le CNRS, la probabilité d’être candidate pour les femmes est inférieure de 45% à celle des hommes », précisent-ils. Quant à l’Agrégation, la probabilité d’y candidater des femmes est de 37% inférieure à celle des hommes.

D’après elle, au moins deux facteurs pourraient expliquer ce phénomène : un manque de confiance en soi et de goût pour la compétition, additionné à une anticipation des discriminations. Tout cela mélangé conduit à une forme de résignation : les femmes abandonnent tout simplement l’idée de se présenter aux concours ou de suivre un doctorat.

En 2016-2017, d’après les données d’Open data Enseignement Supérieur, Recherche et Innovation, la part de femme parmi les doctorant·es en sciences économique était de 37%.

Être égale à l’homme

« A la fin de ma thèse, j’avais 30 ans. C’est considéré comme le meilleur moment pour sa carrière, mais aussi pour avoir un enfant. Quand mon fils est né, j’ai arrêté d’aller à des conférences pendant des années », raconte-t-elle, « J’aurais été un homme, on m’aurait beaucoup plus encouragée. Je n’aurais pas été seule à élever mon enfant, j’aurais pu travailler plus tard dans mon bureau. Si j’avais eu plus de professeures, j’aurais peut-être aussi eu plus de soutien » Malgré son ton déterminé, un sentiment d’injustice pèse.

« Les femmes sont passées de stade où elles voulaient un homme à celui où elles voulaient ce que les hommes avaient”, écrit Katrine Marçal, journaliste suédoise, dans son livre Le dîner d’Adam Smith. Comment le libéralisme a zappé les femmes et pourquoi c’est un GROS problème. Avant d’ajouter, « En dépit du progrès que cela impliquait, l’objectif restait inchangé : les hommes. »

Elle avance dans son livre que les femmes qui atteignent des postes élevés ont tendance à reprendre des expressions ou des comportements masculins. Se comporter comme les hommes qui nous entourent, c’est un moyen d’asseoir sa crédibilité. Un passage de son livre reprend d’ailleurs l’exemple de Judith Regan, directrice d’une maison d’édition aux Etats-Unis, s’exclamant : « C’est moi qui ai la plus grosse dans ce building. »

Audrey Martin a aussi remarqué cette tendance. « Il y a quelques années, j’avais une supérieure qui refusait que l’on féminise son titre. Au féminin, ça lui donnait moins d’importance. Aujourd’hui, j’ai remarqué que cela s’inversait, des femmes occupant des postes importants insistent pour qu’on les féminise », précise-t-elle. Avant de conclure : « Quand un homme a du caractère, c’est bien. Quand c’est une femme, on va la traiter d’hystérique. Le rôle d’expert n’est pas souvent attribué aux femmes. C’est aussi pour ça que les femmes économistes ont du mal à percer, c’est une discipline où l’on intervient en tant qu’expert. »

Un dîner presque parfait

Si l’économie compte aussi peu de femme dans ses rangs, c’est peut-être aussi en raison du sexisme qui caractérise par essence ce domaine. Tout du moins c’est le cas pour le modèle économique adopté par notre société actuelle. Katrine Marçal s’est appliquée à le démontrer dans son livre. Par exemple, quand est-ce que les femmes ont commencé à travailler ? En France, ce n’est qu’en 1965 qu’elles ont commencé à avoir une valeur sur le marché. Cette année-là, elle obtenait le droit d’exercer une profession rémunérée sans l’autorisation de leur mari.

L’époque où les femmes étaient contraintes aux tâches ménagères serait donc considérée comme une longue période d’inactivité économique pour elle ? C’est là que Katrine Marçal apporte un changement d’angle et qu’entre en scène le fameux dîner d’Adam Smith, souvent considéré comme « Le père de l’économie ». Elle rappelle dans un premier temps les bases de la pensée de l’économiste : tout est dirigé par l’intérêt personnel et le profit. Pour lui, il est clair que s’il peut manger un steak au dîner, c’est parce que le boucher a un intérêt à le produire. L’intérêt est l’élément clé qui permet de réguler le monde.

Sauf qu’une question reste en suspens : Qui a préparé ce steak ? C’est la mère de l’économiste, Margaret Douglas. Celle qui a passé presque toute sa vie à s’occuper de lui. Elle a travaillé en lavant son linge ou préparant son repas, sans être rémunérée. Parce qu’elle n’a pas réalisé de profit, elle ne devrait pas être considérée ? Pourtant son rôle est fondamental. Sans elle, l’économiste n’aurait jamais pu consacrer autant de temps à élaborer sa réflexion.

Alors, que faire pour que les étudiantes en économie se sentent plus légitimes à travailler dans ce milieu ? Repenser l’économie en n’oubliant plus les femmes peut déjà être un premier pas.

Neonmag.fr

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